jeudi 16 juillet 2009

Histoire et principes de Wikipédia (4/6)

Continuons chers lecteurs à plonger dans les arcanes de l'encyclopédie-reine.

"Des concurrences loyales


En premier lieu, et en mauvais joueur patent, on retrouve Google qui présentait il y a un peu plus d’un an, son nouveau projet Knol sur son blog en ces termes : « L'idée principale du projet Knol est de mettre en lumière les auteurs (...) Nous pensons que connaître l'identité des personnes qui écrivent les articles aiderait significativement les utilisateurs à mieux se servir du contenu du Web ». Lancé en France à la fin de l’année dernière, Knol est une base d’articles rédigés en effet par des personnes dont les noms, prénoms et visages (quand les utilisateurs chargent leur photo) sont identifiés. Un argument de poids face aux défaillances du poids lourd encyclopédique dans le domaine. Et une comparaison qui s’arrête là… Wikipédia tend – qu’elle y réussisse ou pas – vers un projet encyclopédique fondé sur la collaboration de chacun à la définition la plus juste, la plus renseignée et la objective possible. Pour Knol, une définition correspond à un auteur. Si celui-ci a la possibilité d’inviter des co-auteurs, il n’en reste pas moins que chaque personne désirant apporter son point de vue sur un sujet peut créer un nouvel article. Venant s’ajouter à tous les autres et non pas s’intégrer à un seul autre. Difficile de s’y retrouver donc, dans le flot de définitions. Wikipédia maintient l’anonymat de ses contributeurs – volonté fortement discutée actuellement au sein de l’administration du site – afin que la patte individuelle s’efface devant le projet collectif. Knol met en avant l’identité de chacun de ses rédacteurs qualifiés à la va-vite d’experts sans vérifier la qualité des contributions et la réelle connaissance des auteurs. Mettre en avant cette caractéristique pour justifier une « meilleure utilisation du Web » est un argument sans fondement voire même dangereux. Ce qui saute aux yeux lorsqu’on visite Knol, c’est d’une part le peu de contributions en ligne après six mois d’existence en français, d’autre part, les risques évidents de dérive des articles vers des micro-sujets n’intéressant qu’une infime partie de la population. De plus, la hiérarchisation et l’énonciation des sujets fait ressembler le tout à un fouillis ordinaire très peu attractif, n’incitant pour l’instant pas à une « meilleure utilisation du Web ». Ajoutons à cela, une dernière différence fondamentale : Knol propose à chaque expert de faire apparaître sur son article de la publicité en rapport avec les mots de sa page (liens contextuels) dont chaque clic du lecteur permet la rémunération du rédacteur. Différence fondamentale et probablement raison principale de la décision de Google de participer au modèle encyclopédique. A sa façon. A ce stade, pas un concurrent très dangereux pour Wikipédia. Le manque de participants et le manque de sérieux dans les contenus et la présentation lui laissent de beaux jours à venir. Le vrai danger est ailleurs… Et tout simplement là où il doit être : du côté des encyclopédies dites « classiques ». On a souvent dit que Wikipédia dépassait l’Encyclopédia Britannica en termes d’utilisateurs. On a souvent dit également que Wikipédia proposait un contenu quasiment aussi fiable que Britannica. Pourquoi une telle comparaison ? Parce que dans l’imaginaire collectif, le véritable savoir rime encore avec Britannica, Universalis ou Larousse. De vieilles encyclopédies jamais contestées (pourtant, on s’aperçoit maintenant qu’elles contiennent tout autant leur marge d’erreurs) et à la réputation inébranlable jusqu’à… Wikipédia. Pourtant, il semblerait que la baisse de consultations de ces encyclopédies n’est en fait due qu’à un manque de réactivité. Si ces marques avaient pris à temps le tournant numérique, on peut penser que leur visibilité serait actuellement comparable à celle de leur concurrent. Leur problème est d’avoir continué à croire uniquement dans leur version papier (et éventuellement CD-Roms) puis, dans une version tarifée sur Internet. Ce sont, à notre avis, plutôt ces mauvais jugements qu’elles ont payés jusqu’à présent, qu’un modèle encyclopédique obsolète. D’ailleurs, ce retard pourrait finalement leur servir. Il aura fallu attendre sept ans après la naissance de Wikipédia pour que Larousse lance une version collaborative en ligne de son encyclopédie. Sept ans c’est long. Mais on peut dire que le concept proposé a le mérite d’avoir été mûrement réfléchi. Et ça se voit. Larousse propose donc un accès gratuit à sa base de définitions sous diverses formes (texte, image, film, lien…) et de manière plutôt soignée. Premier point sur lequel nous n’avons pas insisté mais qui fait défaut dans la plupart des Wiki et auquel Wikipédia ne déroge pas : le manque d’esthétisme. Une partie du budget collecté par la fondation Wikimédia cette année étant d’ailleurs prévue pour embellir le site. En parallèle de ses propres définitions, Larousse présente des contributions d’auteurs identifiés (comme Knol). L’utilisateur peut donc piocher soit dans le savoir estampillé Larousse, non modifiable, soit dans les définitions apportées par des internautes lambda. Probablement la proposition encyclopédique la plus aboutie jusque-là. Avec les précautions qu’il faut, la réputation qu’il faut et surtout, pour l’instant, la gratuité. Un acquis pas vraiment remis en cause puisque Larousse parle de se diriger vers des espaces publicitaires plutôt que de faire payer ses visiteurs. Alors que Britannica et Universalis (même groupe) ont choisi l’accès payant et donc, de s’amputer d’une part non négligeable d’utilisateurs. Pour l’instant, tout ceci ne représente pas une concurrence trop déstabilisante pour Wikipédia. Plutôt des sonnettes d’alarme montrant que certains sont maintenant prêts à entrer dans la course collaborative et que l’encyclopédie a certainement elle aussi besoin de se remettre en question. Notamment concernant l’anonymat des contributeurs. Jimmy Wales appelle actuellement à dévoiler leur identité pour certains articles dits sensibles comme les biographies. Mais les administrateurs ne sont toujours pas d’accord pour mettre en place ce système qu’ils jugent en opposition avec les fondements du projet. On sent bien que cette question est le nœud du problème qui permet à Wikipédia de garder son identité mais qui, en même temps, pourrait facilement la mener à sa perte. Larry Sanger, le premier associé éclairé de Wales, depuis largement évincé, l’a bien compris. Il a repris le principe de Wiki encyclopédique en créant en 2007, Citizendium. Globalement la même chose que Wikipédia sauf que les articles sont chapeautés par des experts aux noms bien identifiés. S’il n’existe qu’une version anglaise jusqu’à présent, on peut penser que le projet devrait rapidement se développer dans le monde entier. En tout cas, on ne voit pas pourquoi ce ne serait pas le cas. Il faut juste que l’ambition de Sanger soit aussi forte que celles de Wales et là, c’est une autre histoire. A moins finalement que la course aux experts ne condamne les sites ayant choisi cette option à ne toucher qu’un public restreint, expert lui aussi et ne laisse ainsi Wikipédia toute seule face au grand public..."

à suivre : Allier savoir et pédagogie
retour à l'épisode précédent : Mais qui veut la peau de Wikipédia ?
épisode 2 : Wikipédia = Google repetita ?

épisode 1

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